Municipale 2026 : la culture en retrait

À un mois du premier tour des élections municipales, j'ai pris le temps de parcourir les programmes des candidats dans plusieurs villes françaises. Un constat s'impose : la culture, pourtant moteur économique et social majeur, reste le parent pauvre des projets politiques locaux.

Un décalage surprenant

Ce qui m'étonne le plus, c'est le décalage entre le poids économique de la culture en France et la place qu'on lui accorde dans les programmes municipaux. La culture rapporte. Elle génère des emplois, attire des visiteurs, dynamise les commerces, fait rayonner les territoires. Pourtant, dans la plupart des programmes que j'ai consultés, les mesures dédiées à la culture sont minimales, peu ambitieuses.  

Quand elles existent — et elles existent toujours, même dans les petites villes — elles se résument souvent à quelques lignes sur la "valorisation du patrimoine" ou le "soutien aux grands équipements culturels". C'est nécessaire, certes. Mais insuffisant.  

Je m'interroge : est-ce volontaire ? La culture peut paraître moins fédératrice que le sport. Les politiques ont-ils peur d'être perçus comme déconnectés du quotidien des habitants et ainsi de se couper d'une partie de leur électorat ? C'est une hypothèse, mais elle expliquerait cette frilosité récurrente.

Le patrimoine ne suffit pas

Un premier amalgame me frappe : réduire la culture au seul patrimoine. Restaurer un monument historique, rénover une église, préserver un site remarquable — tout cela est essentiel. Restaurer une œuvre, une sculpture, c'est évidemment faire vivre la culture. Mais cela ne suffit pas.  

Un édifice restauré, même avec ses œuvres préservées, reste figé s'il n'accueille pas également la création vivante : expositions temporaires, spectacles, rencontres avec des artistes contemporains. Le patrimoine est un socle indispensable, mais la culture ne peut se limiter à sa seule conservation. Elle doit aussi être portée par des femmes et des hommes qui créent aujourd'hui, exposent, diffusent, transmettent.

Une communication centrée sur les locomotives culturelles

Deuxième constat : lorsque les villes communiquent sur leur action culturelle, elles mettent en avant leurs atouts majeurs : les grands musées, les monuments emblématiques (cathédrales, châteaux, sites historiques), les arts vivants structurants (théâtres municipaux, festivals, saisons de concerts). C'est parfaitement logique. Mais ces locomotives culturelles ne doivent pas éclipser le reste de la sphère culturelle. Elles doivent au contraire fonctionner comme un hameçon, attirant le public pour mieux le faire découvrir l'ensemble de l'offre culturelle locale.  

Mais qu'en est-il du reste de la sphère culturelle ?  

Quid des artistes contemporains qui vivent et travaillent dans nos villes ? Des peintres, sculpteurs, photographes qui exposent dans des galeries indépendantes, qui animent des ateliers, qui participent au tissu culturel local ?  

Quid des galeries d'art, souvent portées par des passionnés qui prennent des risques financiers pour défendre des artistes émergents ?  

Quid des associations culturelles qui organisent des expositions, des rencontres, des résidences d'artistes avec des moyens dérisoires ?  

Quid des fondations privées qui, faute de soutien public suffisant, doivent régulièrement fermer leurs portes ? La Fondation Rebeyrolle, pour ne citer que la plus récente en difficulté, illustre ce problème.  

Toute cette sphère culturelle, vivante, créative, économiquement active, semble absente des radars politiques.

Un enjeu pourtant crucial

Pourquoi est-ce un problème ?  

Parce que la culture ne se résume pas aux grands événements ni aux équipements structurants. Elle se nourrit d'un écosystème fragile fait de lieux indépendants, de créateurs qui vivent de leur art, d'initiatives associatives qui tissent du lien social.  

Parce que soutenir la culture, c'est aussi soutenir l'économie locale : les artistes qui achètent leurs matériaux en ville, les galeries qui attirent des visiteurs, les associations portées par des bénévoles passionnés qui animent le territoire.  

Parce qu'une ville qui ne pense la culture qu'à travers ses grands équipements passe à côté de ce qui fait son identité et son attractivité au quotidien.

Les vrais enjeux : vision et médiation plutôt que dispositifs

Face à ce constat, on pourrait penser qu'il suffit de créer de nouveaux dispositifs. Pourtant, soyons honnêtes : appels à projets, résidences d'artistes, subventions aux associations — beaucoup de villes peuvent déjà cocher ces cases. Le problème est ailleurs.

La culture instrumentalisée

Trop souvent, la culture est instrumentalisée à des fins de communication. On inaugure une exposition, on publie quelques photos sur les réseaux sociaux de la ville, et l'affaire est close. La culture devient un décor, un faire-valoir politique, sans véritable accompagnement ni vision.  

Ce qui manque cruellement, c'est une vision sur le long terme. Soutenir la culture, ce n'est pas organiser un événement ponctuel. C'est construire une politique cohérente, sur plusieurs années, qui permette aux acteurs culturels de se projeter, de se structurer, de s'ancrer dans le territoire.

L'absence de médiation culturelle

Autre point essentiel : l'absence quasi totale de communication incitant réellement le public à fréquenter les lieux culturels. À part la gratuité — qui est un levier, certes — que fait-on concrètement pour donner envie aux habitants d'entrer dans un musée, de pousser la porte d'une galerie ?  

La réalité, c'est que la plupart des gens n'osent pas aller en galerie ou au musée. Ils pensent que ce n'est pas pour eux. Que c'est réservé à un certain milieu social. Que l'art contemporain, c'est compliqué, inaccessible, intimidant.  

C'est un problème de fond. Historiquement, les musées ont été créés pour être accessibles au plus grand nombre. Pourtant, une discrimination sociale s'est installée, souvent auto-créée, où ces populations ne se sentent pas légitimes à franchir ces portes. Cette image d'exclusivité liée au statut social perdure.

Rendre la culture accessible, vraiment

Il ne suffit pas d'ouvrir des lieux. Il faut désacraliser l'accès à la culture. Mettre en place des actions concrètes pour combattre l'idée que la culture est réservée à un cercle restreint :

Médiation culturelle ambitieuse : ateliers dans les quartiers, visites accompagnées, rencontres avec les artistes

Communication accessible : expliquer ce qu'on va voir, pourquoi c'est intéressant, sans jargon ni condescendance

Présence dans l'espace public : expositions en plein air, œuvres dans les rues, performances accessibles à tous

Renforcement des partenariats avec les écoles et les associations de quartier — ils existent, mais restent insuffisants pour toucher vraiment ceux qui ne viendraient jamais spontanément

Soutien réel aux galeries indépendantes qui prennent des risques financiers pour défendre des artistes émergents  

Ce n'est pas une question de budget colossal. C'est une question de volonté politique et de vision.

La question des moyens

Le problème n’est pas de manquer d’idées. C’est de décider ce qu’on finance, et ce qu’on abandonne. Et si la création artistique revient souvent dans les discours, elle reste fragile dès que les budgets se tendent.

L’argent manque, oui. Mais ce manque raconte aussi une hiérarchie : ce que nous choisissons de préserver, ce que nous reportons, et ce que nous laissons s’effriter sans bruit. Parler de culture sans parler de moyens, c’est décrire une maison sans fondations. Alors la question n’est pas seulement “que voulons-nous défendre ?”, mais “qu’est-ce que nous acceptons de soutenir, concrètement, pour que la création continue d’exister ici ?”.

Conclusion

À l'heure où les villes rivalisent pour attirer habitants, touristes et entreprises, la culture est un levier puissant. Mais encore faut-il la penser dans toute sa diversité.  

Restaurons nos monuments, oui. Soutenons nos théâtres, oui. Mais n'oublions pas celles et ceux qui font vivre la culture au quotidien : les artistes, les galeries, les associations, les fondations et musées associatifs.  

Ce sont eux qui donnent à nos villes leur âme, leur identité, leur attractivité. Il est temps que les programmes municipaux en tiennent compte.  

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