

Je suis allé voir La trame de l’existence au musée Bourdelle, et j’ai été surpris par une chose simple : le sentiment de recueillement. Une exposition qui n’appelle pas l’effet, ni le commentaire immédiat. Elle installe plutôt une gravité calme. On circule plus lentement. On regarde plus longtemps.
D’habitude, je lis beaucoup de cartels. Ici, non. J’ai eu envie de faire l’inverse : me laisser atteindre sans chercher à traduire. Comme si l’œuvre ne demandait pas qu’on “comprenne”, mais qu’on accepte d’abord d’être mis en présence — d’une matière, d’un corps, d’un silence.
Parmi ce qui m’a retenu, il y a ces dessins que l’on appellerait spontanément des portraits, et que l’artiste, visiblement, ne nomme pas ainsi. Ce détail compte, parce qu’il déplace la lecture. Il ne s’agit plus d’identifier une personne, ni d’attraper une singularité psychologique. On regarde autre chose : une figure, une présence, une trace. Quelque chose d’humain, mais déjà comme déplacé, mis à distance de l’individu.
Ce refus du mot “portrait” oblige à regarder autrement. Moins dans l’anecdote. Plus dans l’essentiel.
Au cœur de l’exposition, Figures dansantes (2001) s’impose comme un moment à part : sept corps sans tête se tiennent par la main, pris dans une ronde, entraînés dans un même mouvement. C’est une image presque immédiate, presque “lisible” — et pourtant elle se dérobe dès qu’on croit la tenir.
La tentation serait d’y voir une scène de joie, une danse collective. Mais Abakanowicz elle-même fissure cette évidence : « C’est une danse sans tête, sans visage, une danse qui ne mène nulle part. [Les figures sont] prises dans une débandade affolée. » Là, tout bascule. La ronde devient un vertige. La communauté devient une tension. Le mouvement, une fuite.
On comprend alors que l’œuvre ne parle pas seulement du corps, mais de ce qui le traverse : la répétition, l’anonymat, la fragilité du collectif, et cette inquiétude sourde qui peut se cacher sous les gestes les plus simples.
Ce qui rend ces figures si troublantes tient aussi à leur fabrication. Abakanowicz moule sur nature, puis applique à l’intérieur des moules de la toile de jute trempée dans la résine et la colle. Une fois solidifiée, la matière forme une coque, ridée, accidentée, dont la texture évoque la peau ou l’écorce. Ce procédé produit des entités à la fois similaires et singulières, chacune avec ses plis, ses creux, ses tensions.
Ici, la matière n’est pas un “effet” plastique. Elle est une pensée. Elle porte l’expérience du vivant : ce qui se forme, se marque, se répète, se blesse, persiste.
Et l’inspiration du Butō, avec ses mouvements lents et sa tension corporelle, donne à la ronde une dimension presque paradoxale : une danse qui retient autant qu’elle entraîne.
La trame de l’existence est une exposition qui reste, précisément parce qu’elle ne se referme pas sur une explication. Elle travaille en dedans. Elle laisse des images actives. Je suis ressorti avec l’impression d’avoir moins “lu” que “reçu”. Et c’est peut-être sa force : une œuvre qui ne cherche pas à séduire, mais à tenir — et à nous tenir, un instant, dans son champ de gravité.